Air + Roger Neill
“Pas le droit à l’erreur”
L’aspect orchestral de la musique de la musique de Air n’étant pas la moindre de ses qualités, on ne s’étonnera pas que Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel soient enchantés à l’idée de le mettre en exergue à la mythique Salle Pleyel, dans le cadre de leur Domaine Privé.
Friands des arrangements de cordes entendus sur les disques qui les ont bercés alors qu’ils peaufinaient leur éducation musicale (et aujourd’hui incollables sur l’œuvre d’Ennio Morricone pour le cinéma, ou les orchestrations, pourtant rarement mentionnées sur les pochettes, de Michel Colombier), les deux musiciens n’ont pas résisté en 2004, quelques mois après la sortie de “Talkie Walkie”, à l’invitation de se produire au Hollywood Bowl de Los Angeles avec un grand orchestre. Sollicité, à l’époque, pour écrire les arrangements et diriger les soixante-dix musiciens de ce concert unique donné devant 17 000 personnes, l’arrangeur Roger Neill (également compositeur et chef d’orchestre), qui a plus d’une vingtaine de BOF à son actif, et dont des artistes du calibre de Beck, Jason Falkner ou Spoon se sont également arraché les services, est naturellement de la fête à Pleyel. “On conserve un très bon souvenir du Hollywood Bowl, et, depuis, on vivait un peu dans la frustration de ne pas avoir redonné un tel spectacle, confesse Nicolas. Au bout du compte, il n’y a que les Californiens qui l’ont vu !” “Il est clair que ce travail avec Roger Neill s’inscrit dans la continuité de ce que nous avons déjà fait avec lui en 2004, renchérit Jean-Benoît. Pouvoir disposer d’un lieu aussi prestigieux que Pleyel, à l’acoustique incroyable, avec tout un orchestre, est une formidable opportunité.” Paradoxalement, alors que les arrangements orchestraux ponctuent sa discographie jusqu’en 2009, “Love 2”, dernier opus du duo, en est totalement exempt. “C’est vrai qu’il n’y a pas l’ombre d’un violon dessus, souligne Nicolas, car le parti pris de départ, cette fois-là, était de tout faire nous-mêmes. Mais, par la force des choses, on va entendre ces chansons avec des vraies cordes à Pleyel ce qui risque d’être très intéressant. On a fait le chemin inverse.” Roger Neill, qui a découvert la musique de Air à la sortie de “Moon Safari”, presque par hasard, en achetant des disques à l’aveuglette à Los Angeles, n’a pas tardé à tomber sous son charme : “L’album n’a pas quitté ma platine pendant six mois, et finalement, on a commencé à l’entendre partout, dans toutes les boutiques de Melrose. Je ne savais rien de ces musiciens, hormis qu’ils étaient français et particulièrement cool.” Vers la fin des années 90, il a reçu un coup de téléphone de Brian Kehew, un ami musicien/producteur qui habite à Burbank et travaillait alors avec un groupe : Air, ce duo électronique français, si doué et si… exotique ! “Nicolas et Jean-Benoît avaient besoin de retranscrire sur partition des arrangements de Mellotron, afin qu’un orchestre à cordes puisse les jouer, se souvient l’orchestrateur. Ce n’était pas grand-chose, mais j’ai accepté de les aider. J’imagine qu’ils ont aimé ce que j’ai fait puisque j’ai finalement travaillé sur tout l’album qui allait devenir ‘10 000 Hz Legend’. Les séances d’enregistrement ont eu lieu aux mythiques studios Capitol que Billie Holiday, Nat King Cole ou Sinatra ont fréquentés ; je savais que Air en apprécierait l’histoire et l’atmosphère.” Ainsi, ce concert à la Pleyel est une nouvelle étape d’une collaboration déjà fructueuse. Le groupe est désormais à la tête d’un répertoire particulièrement conséquent, qui a beaucoup évolué depuis ses débuts. Certes, il avancera en terrain connu, mais l’impression de découvrir un nouveau territoire prédominait encore à quelques jours des premières répétitions. “La difficulté de ce concert, et des trois autres d’ailleurs, est qu’il va falloir être bon dès le premier soir, dit Nicolas. Généralement, on dispose de trois ou quatre semaines de rodage avant qu’un spectacle soit à son meilleur. Pour notre Domaine Privé, on n’a pas le droit à l’erreur.”
Confiant, Roger Neill sait que Air, accompagné par l’Orchestre National d’Ile de France dirigé par Didier Benetti, saura relever ce nouveau défi : “Une des principales qualités de la musique de Jean-Benoît et Nicolas est l’équilibre. Elle est toujours subtilement composée et agencée. En plus d’être de talentueux musiciens, ils sont des arrangeurs très doués qui savent exactement quels éléments mettre dans leurs chansons et où. Mon rôle, lorsque j’écris pour eux, est d’insérer des orchestrations sans qu’elles nuisent au caractère de la musique telle qu’ils l’avaient préalablement défini. Ajouter quelque chose à ce qui est proche de la perfection n’est pas une tâche aisée, mais avec le temps et dans leur cas, c’est ce que j’ai dû apprendre à faire.”
Jérôme Soligny
Air + Jarvis Cocker
“L’aristocratie de la pop anglaise”
En 2006, paraissait “5.55”, un des rares albums réellement miraculeux de la pop d’ici, enregistré par Charlotte Gainsbourg, interprète, avec une équipe insolemment gagnante constituée de Nicols Godin et Jean-Benoît Dunckel à la composition, Nigel Godrich à la production, et Neil Hannon et Jarvis Cocker à l’agencement des mots. Anglais of course.
Pour Nicolas, et en grande partie grâce la contribution de l’ex-chanteur de Pulp, cette collaboration fructueuse reste un des sommets de la carrière de Air : “En travaillant avec Jarvis sur l’album de Charlotte, j’ai compris énormément de choses en ce qui concerne la pop anglaise, cette musique qui m’a bercé depuis l’adolescence. C’est véritablement un seigneur du genre qui nous a impressionnés par son style et son humour. ‘5.55’ nous a donné l’occasion de travailler dans la grande tradition du songwriting et de l’enregistrement de certains albums mythiques. Avec une interprète, des paroliers anglais, un producteur et deux types, nous, qui faisions la musique.” Dans cette configuration Tin Pan Alley, et même s’il s’effaçait au profit d’une chanteuse, Air a eu le sentiment de boucler la boucle, évoluant sans complexes dans la pop anglo-saxonne en s’offrant les services d’un de ses plus talentueux représentants. “Jarvis nous a donné l’occasion d’appréhender la pop littéraire, explique Jean-Benoît. Lorsqu’on ajoute cet élément à notre musique, le résultat est fantastique. Ce qu’il nous apporte est peut-être ce qui manque naturellement à Air, qui lui permettrait de perdurer pendant des siècles et des siècles… Sa participation à notre Domaine Privé va nous permettre de mettre en exergue le côté pop de Air, plus up tempo. On va privilégier l’aspect rock de certaines chansons.” “Air s’est développé de façon originale parce que nous n’avions pas à notre disposition tous les éléments requis pour une évolution classique, lâche Nicolas. Mais, personnellement, Jarvis m’a laissé entrevoir la possibilité d’écrire de vraies chansons, chose que je ne ferais pas naturellement, même si j’ai le goût pour ça, parce que je sais de quoi je suis capable ou pas. Collaborer avec lui nous offre donc la possibilité de mettre en avant le côté songwriter de notre personnalité musicale, un aspect plus pop traditionnelle.” C’est notamment parce Air a toujours préféré l’humilité à l’exubérance, que sa musique est si probante. Avoir conscience de ses propres limites, susciter le partage artistique, voilà la meilleure manière de booster l’envie de les repousser. “Evoluer et coopérer sont des besoins vitaux chez Air, rappelle Jean-Benoît. Entre chaque album, il faut trouver un nouveau projet pour se mettre en danger. Ces quatre concerts vont nous permettre d’apprendre en nous retrouvant déséquilibrés, c’est essentiel pour nous.” “Avec Jarvis, on a le sentiment de toucher du doigt l’aristocratie de la pop anglaise, ajoute Nicolas. On a compris depuis longtemps qu’on ne jouait pas dans la même catégorie que les Anglais, et qu’il était inutile et vain d’essayer de faire du Beatles en français. Et donc, ç’a été génial de se retrouver en studio avec des gens comme Jarvis ou Nigel. C’est un peu comme la haute couture en France, c’est le Saint Graal ! Des artistes comme Jarvis sont dépositaires de la culture pop, ils en sont la substantifique moelle. Quelque part, il faut être anglais pour vraiment apprécier ça. Jarvis nous donne accès à l’inaccessible.” Dans l’esprit de ce dernier, “5.55” reste également un excellent souvenir : “Charlotte est une personne très gentille. J’avais entendu parler d’elle, bien sûr, mais je ne la connaissais pas lorsque Nicolas et Jean-Benoît m’ont sollicité. C’est quelqu’un de bien et, en tous cas, elle a fait un très bon travail sur l’album, et s’est montrée très impliquée. J’ai vraiment apprécié ce travail d’écriture, différent de mes précédents projets, trouver les mots justes et collaborer si étroitement avec cette équipe. Air créait la musique et la jouait, puis on écrivait, des thèmes se dégageaient, et on en parlait avec Charlotte. Puis elle se mettait à chanter, pour qu’on ait une idée de ce que la chanson allait devenir. Après quoi, on enchaînait sur une autre. J’ai bien aimé travailler dans cette urgence, vraiment.”
A propos de la set-list du concert la Cité de la Musique avec Jarvis Cocker, Air préfère ne pas lever le voile : “Ce sera une surprise pour le public, comme ça l’est pour nous actuellement, fait Nicolas en souriant. On pense à des reprises, à des chansons de nos répertoires respectifs, peut-être quelques-unes de Charlotte, ce serait vraiment bien. Il faut savoir que dans mon iPod, j’ai les chansons de ‘5.55’ chantées par Jarvis, puisqu’il a posé sa voix sur les démos. C’est un vrai trésor (rires)!”
Jérôme Soligny