Air + HotRats
“Esclaves de la musique”
Des quatre spectacles proposés par Air dans le cadre de son Domaine Privé, celui conçu en collaboration avec les HotRats est peut-être le plus fédérateur. En effet, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin ont eu l’idée d’inviter les deux anciens musiciens de Supergrass à recréer, en live et avec eux, la bande originale de “The Virgin Suicides”, le film de Sofia Coppola qui a fait chavirer toute une génération.
Réputés timides, les Air font une nouvelle fois preuve d’ouverture : “Nous partons du principe initial que nos personnalités ne sont pas importantes et doivent s’effacer au profit ce que nous appelons la marque Air, déclare Jean-Benoît. Air n’est ni blues, ni pop, ni rock. C’est autre chose. L’idée est de confronter la marque Air à l’extérieur. De la faire rencontrer d’autres signatures, d’autres univers. Le salut de Air doit énormément à ces rebondissements qui ont rythmé notre carrière, qu’ils soient musiques de film, de spectacle de danse, ou autres. Sans cette attirance pour l’extérieur, Air tournerait en rond. Nos nouveaux morceaux sonneraient comme ceux qu’on a déjà faits.” Résultat d’une rencontre fortuite dans un studio d’enregistrement londonien, cette association est très caractéristique du fonctionnement de Air depuis ses débuts : “C’est l’occasion qui fait le larron, renchérit Nicolas. Aucune collaboration n’est jamais préméditée. On rencontre les gens, le courant passe et on fonce. On n’imagine jamais des trucs compliqués, un groupe protéiforme, tel ou tel développement alambiqué. On procède avec les rencontres comme lorsqu’on enregistre nos disques. Si on ressent le besoin de mettre du saxophone ou une voix de fille, hop, on fait le nécessaire, comme si la musique nous imposait les choix, nous dominait. Nous sommes, en quelque sorte, ses esclaves. Souvent, les gens nous sollicitent ; on n’aurait jamais pensé à travailler avec certains d’entre eux s’ils ne nous l’avaient pas demandé. Mais dans le cas des HotRats, nous sommes à l’origine de la requête.”
Amateurs du duo depuis la parution de “Moon Safari”, Gaz Coombes et Danny Goffey ont été extrêmement flattés de cette invitation, et entendent bien s’en montrer dignes : “On espère aussi que le public va jouer le jeu, car c’est la première fois que Air interprétera ce répertoire sur scène, explique ce dernier. On compte bien ajouter notre grain de sel de manière positive à la soirée, et on a prévu de la fêter jusqu’au lendemain matin !” Comme tous les musiciens qui accompagnent Air lors des concerts de son Domaine Privé, les HotRats considèrent que travailler avec le duo est un privilège. “J’adore Nicolas et Jean-Benoît, insiste Danny. Leur démarche artistique est comparable à celle de garnements qui évoluent de façon dingue tout en restant très cool.” Bien sûr, ce plaisir de partager la scène est décuplé par celui de s’attaquer à un répertoire sacré : la bande originale d’un film devenu culte, notamment grâce à elle. “J’habitais encore à Brighton, se souvient Gaz, lorsque ‘Moon Safari’ est sorti. On l’entendait partout, et je trouvais que c’était un disque super. Mais “The Virgin Suicides” est certainement l’album du duo que je préfère. On l’écoutait en boucle en tournée avec Supergrass. Je me suis senti en totale connivence avec cette musique, beaucoup plus qu’avec ce que faisaient les groupes anglais de l’époque. J’attends beaucoup de cette coopération, le fait de se retrouver sur scène avec ces deux musiciens fantastiques que sont Nicolas et Jean-Benoît est très excitant… et j’espère qu’on va en parler partout ! C’est super de jouer avec des gens pour la première fois, d’expérimenter une nouvelle dynamique… Je suis impatient d’entendre quel son va émaner de nous !”
En première partie de soirée, fidèles à leurs premières amours, les HotRats interpréteront quelques reprises bien senties de chansons de Syd Barrett, Roxy Music ou des Sex Pistols. La sincérité et la pétulance dont ils font preuve lors de ces relectures contribuent amplement au charme de la suite des aventures musicales de Gaz et Danny. Intègres, mais toujours prêts à relever les défis artistiques, ils apprécient également ces qualités chez Air : “On se retrouve là en présence d’un duo qui a su rester fidèle à ses idéaux, conclut Gaz. La musique de Nicolas et Jean-Benoît est une forme d’expression pure, sans parasite… C’est quelque chose que nous respectons et aimons énormément chez eux.”
Jérôme Soligny
Air + Au Revoir Simone
“Tout faire au Moog”
Depuis “Premiers Symptômes”, Air rime avec pop liquide et textures sonores raffinées, arrangements tissés au fil d’or sous-tendant des vocaux asexués, eux-mêmes lancés au profit de couplets volages et de refrains cristallins. Air ne fait pas de prog rock, ni de pop planante puisque Air fait du Air. Et mieux que quiconque. Air n’applique pas de recette puisque Air ne consent à se laisser guider que par ses sens.
Comme le dit si bien l’orchestrateur Roger Neill, qui sait de quoi Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel sont capables sur le plan strictement musical, “on a affaire à d’authentiques sculpteurs de sons qui maîtrisent totalement les instruments électroniques, vintage et contemporains. Leur musique possède un fort pouvoir évocateur, elle est tour à tour épique puis intime. Ces variations d’amplitude sonore sont une des caractéristiques des compositions du duo.” Elles le sont tout particulièrement dans certains morceaux de “Love 2”, album le plus récent de Air, et notamment dans ce “Missing The Light Of Day” soumis à deux reprises aux dictats d’un apergiator dominateur, comme on n’en trouve que sur les synthétiseurs les plus rares. Air, comme Depeche Mode, possède une belle collection de claviers souvent mythiques, dont la fabrication a été arrêtée depuis longtemps, mais à la facture de son inimitable. “Les sonorités synthétiques sont un facteur déterminant de l’écriture de nos chansons aujourd’hui, souligne Jean-Benoît. On a acheté pas mal de machines qui nous ont poussés dans le sens de l’expérimentation. La collaboration avec Au Revoir Simone va nous permettre de mettre l’accent sur le côté synthé analogique et boîte à rythmes de Air, le côté Kraftwerk (rires) !” Constitué d’Erika Foster, Annie Hart et Heather D’Angelo, le trio electro-pop originaire de Brooklyn a déjà eu l’occasion de tourner avec les deux garçons, mais c’est la première fois que les filles partageront la scène avec eux. “L’idée de départ est de tout faire au Moog, mais on verra bien comment ça va évoluer” dit Nicolas Godin. Entre autres attraits de ce Domaine Privé, il va être particulièrement intéressant de voir comment chaque protagoniste abordera les titres communs aux répertoires des quatre spectacles : “Les gens seraient déçus qu’on ne joue pas certains de nos morceaux les plus connus. A nous de nous ouvrir, également, aux non-initiés qui ne seraient pas des purs fans de Air.” Les musiciennes de Au Revoir Simone sont enchantées à l’idée de collaborer avec Jean-Benoît et Nicolas pour faire vivre au public des émotions similaires à celles qu’elles ont ressenties en découvrant leurs premiers albums : “J’étais une punk lorsque j’ai vu ‘Virgin Suicides’ avec mon copain, raconte Annie. Le film a non seulement altéré ma conception de la mise en scène, mais sa musique m’a totalement obsédée, notamment à cause de la façon qu’elle a de modifier la perception des événements, des émotions et même de la morale.” “Lorsque j’étais encore au lycée, mes amis les plus branchés musique m’ont fait entendre ‘Premiers Symptômes’, mais le premier album de Air que je me suis procuré est ‘Moon Safari’, se souvient Heather. Je considère qu’il y un avant-‘Moon Safari’ et un après. Découvrir ce disque, c’était un peu comme manger des sushis pour la première fois. Il m’a ouvert les portes d’un monde dont la beauté m’était jusque-là inconnue, et il a cristallisé tous les sentiments que j’éprouvais à cette époque. Depuis, chacun des albums de Air a joué un rôle important dans ma vie, sur le plan affectif notamment.” Annie, Heather et Erika n’en ont pas cru leurs oreilles lorsqu’elles ont appris que Nicolas et Jean-Benoît avaient pensé à elles pour un de leurs concerts très spéciaux : “C’est un vrai choc lorsque vos idoles vous sollicitent, explique Heather. On a l’impression de rêver. Les connaître déjà, savoir à quel point ils sont professionnels, mais également charmants, fait que retravailler avec eux est à la fois un honneur et un vrai plaisir.”
Impatientes de vivre une nouvelle aventure avec Air, les musiciennes comptent bien tirer de nombreux enseignements de cette collaboration : “J’espère qu’on va beaucoup apprendre sur le plan de la composition, de l’agencement des morceaux et de leurs tonalités… et aussi qu’on pourra faire un peu les folles (rires) !” dit Annie. “Ce sont deux merveilleux professeurs de musique et de philosophie. Et je suis convaincue que cette nouvelle expérience va être très enrichissante” conclut Heather, avant de retourner, avec ses deux copines, à ses synthés magiques.
Jérôme Soligny